"La sagesse, c'est prendre des risques"
(Elle, Sept. 15 2003)
By Sylvie de Chirée
Son regard fascine, sa voix envoûte, sa discretion impressionne. Et, à 58 ans, cest une débutante : pour ses premiers pas sur les planches, Eric-Emmanuel Schmitt a imaginé un rôle à sa mesure. Rencontre avec Charlotte Rampling la lumineuse.
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Etonnante Miss Rampling, star discrète et lumineuse qui distille si bien son mystère. De Visconti à Ozon, son parcours est sans faute, et on ne lui connaît ni caprices ni sautes d'humeur : « Je ne suis pas une femme à caprices. Je ne comprends pas les caprices. Je suis complexe, cérébrale et, pour pouvoir agir, je cherche à rendre les choses simples, sinon, je ne les fais pas. » Beauté vraie qui dit son âge, ses choix, ses déceptions, ses dépressions, ses bonheurs, ses amours sans jamais entamer son image énigmatique.
L'énigme porte aujourd'hui une simple chemise blanche et un pantalon kaki. Elle est belle. Froide, sa beauté ? Pas vraiment. Plutôt réservée, distinguée. En tout cas, elle se distingue. Elle attend quelques minutes avant de retirer ses lunettes fumées. Puis... Lever de rideau sur son regard mythique, iris bleu et paupières lourdes. Comme au théâtre ! Justement, c'est le sujet du jour. Elle joue, aux côtés de Bernard Giraudeau, « Petits Crimes conjugaux »*, la nouvelle pièce d'Eric-Emmanuel Schmitt, mise en scène par Bernard Murât. Une première pour elle ! « Depuis l'école, je n'ai jamais joué sur scène. Je ne me sentais pas prête à affronter cet univers-là. Se mettre complètement à nu devant sept cents personnes chaque soir et accepter de n'avoir qu'une chance, pas plusieurs prises comme au cinéma. C'est une aventure et... une vraie rencontre. »
Pour le spectateur aussi, qui la découvrira dans un rôle sur mesure, où l'héroïne, Lisa, se débat dans le mensonge pour mieux connaître la vérité : « C'est un couple qui voudrait continuer à s'aimer pour longtemps mais qui a perdu le mode d'emploi... » Une histoire à rebondissements où les deux comédiens, seuls en scène, parlent d'amour, du rire aux larmes. Interdiction de dévoiler l'intrigue ! Mais le titre, « Petits Crimes conjugaux », en dit long sur l'intention.
ELLE. Pour présenter sa pièce, l'auteur écrit : « Chacun y projettera sa conception de l'existence. A certains, la conclusion paraîtra optimiste, à d'autres, pessimiste. Et les inquiets y verront un grinçant et éternel recommencement. » Vous, vous êtes de quel camp ?
C.R. J'aimerais répondre que je suis optimiste. J'ai peur d'avouer un certain pessimisme. (Rires.) J'aime croire qu'il est possible de diriger sa vie par la pensée. Evidemment, il y a des choses qui vous échappent, comme les angoisses, le doute... Mais se mettre en action par la force du mental, c'est vivre en optimiste.
Et Lisa...
Elle est fragile d'une certaine façon. Elle manque de confiance en elle. Cela donne toujours des personnages touchants, le manque de confiance.
Elle manque de confiance en elle et a du mal à faire confiance. Et vous ?
Il y a là un jeu de mots. Elle dit : « J'ai du mal à avoir confiance », et lui répond : « On n'a jamais confiance. La confiance ne se possède pas. Ça se donne, on fait confiance. » Moi, je pense que je donne ma confiance, oui. Je donne ma confiance en espérant qu'elle est reçue et redonnée.
Vous pensez que la vie à deux est possible ?
Oui, tout à fait. Je souhaite à tout le monde le vrai voyage à deux, avec tout ce que cela comporte de complexité et de richesse. Pour qu'un couple vive, il faut qu'il se recrée à travers des cycles. Il faut de la re-création, des récréations. Mais ce n'est pas toujours possible de réinventer son couple...
Mais en recréer un, c'est possible, non ? On dit que vous êtes amoureuse ?
Eh bien, on dit vrai ! Je suis amoureuse de Jean-Noël (Tassez, ndlr) depuis six ans. Et je suis très heureuse dans ce nouveau couple.
Tire-t-on un enseignement des vies passées ?
Je ne sais pas.
Est-on toujours neuf dans l'amour ?
N'ayant pas de réponse à la question précédente, je vais dire oui, peut-être... Mais changer de partenaire aussi, c'est toute une histoire ! Il faut se réacclimater, ça prend du temps. On a été blessé... Mais il ne faut pas rester dans la souffrance. Il faut se sentir riche de son passé... Je suis très riche ! (Rires.)
Le passé est un des thèmes forts de la pièce. « Je n'ai pas peur de l'avenir mais je redoute le passé, dit Gilles. Je crains qu'il ne soit trop lourd, qu'il ne me déséquilibre, qu'il ne m'entraîne... »
A un moment de ma vie, le passé m'a submergée, mais j'ai eu la sensation qu'il fallait me confronter à mes angoisses, ne pas les fuir. La dépression, c'est la terreur, l'angoisse qui ne vous quitte jamais, c'est une forme de chaos absolu où l'on ne peut pas agir normalement.
Dépression, alcool... Lisa souffre. Vous vous sentez proche d'elle ?
Oui, son état psychologique, je le connais. C'est pour cela qu'aller sur scène avec un personnage si fort est impliquant. On parle avec sa propre voix. On ne se cache pas. Il n'y a pas de camouflage comme au cinéma.
En jouant ce rôle, avez-vous des flash-back de votre propre vie ?
Cela viendra sûrement. Pour le moment, j'en suis à l'étape des répétitions, de la construction de la pièce. Quand je serai sur scène devant le public, je saurai. Il y a tellement de charge émotionnelle !
Lisa affirme : « La sagesse consiste non pas à s'abstenir de sentir mais à tout ressentir comme cela vient. » Alors, êtes-vous sage ?
Pour moi, on ne peut pas avancer sans souffrir, donc cela veut dire prendre des risques. Vivre sans accepter de tout ressentir, le meilleur comme le pire, c'est vivre dans le déni. Donc être sage, c'est oser. C'est savoir se mettre en danger.
Lisa doute. A propos de l'âge et de la séduction, elle dit : « A 20 ans, on peut négliger les années. A partir de 40 ans, l'illusion tombe ; l'âge d'une femme lui apparaît à l'instant où elle découvre qu'il y a plus jeune qu'elle. » Est-ce une inquiétude pour vous ?
Bien sûr. C'est une angoisse comme celle de la mort parce qu'on sait qu'on va vieillir. Et l'on sait qu'il faut s'accoutumer à cela, qu'on ne peut pas l'éviter.
Vous donnez l'impression d'être très sereine sur ce sujet. Il n'y a pas chez vous d'excès de coquetterie, cette quête apparente de séduction ? Vous sentez-vous belle ?
J'ai une sorte de lucidité sur le sujet de l'apparence. Très jeune, j'ai fait un compromis avec moi-même. J'ai senti les dangers de la beauté. Le danger d'exploiter sa beauté. Etre beau, c'est une donnée. Vous n'avez rien fait pour. Les autres peuvent en parler mais pas vous. Je ne me regarde pas trop, je n'y pense pas trop. C'est quelque chose que je mets hors de portée. Voilà, j'ai vécu ma vie ainsi. Je me savais belle. Joli corps, jolis cheveux, jolies jambes, mais j'ai plutôt essayé de le minimiser.
C'était de l'antiprovocation.
Voilà ! Je me suis retirée dans une forme de réserve. Pour pouvoir m'approcher des gens, car la beauté intimide.
Vous n'utilisez pas les armes de la séduction ?
Je n'ai pas besoin d'utiliser les armes de la séduction pour plaire. C'est un jeu de pouvoir qui ne m'intéresse pas. Pas ce genre de pouvoir. En revanche, au cinéma, j'y ai pris un certain plaisir...
Dites-vous votre âge ?
Oui. Je l'ai toujours dit. De la même manière que je ne fuis pas le passé, je ne cache pas mon âge. Les autres se chargeront toujours de vous le rappeler, de toute façon. Si je n'étais pas fière de mon âge, c'est que je ne serais pas fière du chemin tracé jusque-là. J'ai 58 ans. Parfois, quand je passe devant un miroir, je me dis : « Quoi, c'est moi ? » Je dois faire un effort de mémoire pour compter les années... Dire la vérité aide à ne pas se mentir, à se connaître, à se reconnaître, à vivre en harmonie.
Lisa vit comme une injustice le fait que les hommes « vieillissent mieux, ou en sont persuadés... », vous êtes d'accord ?
S'ils vieillissent mieux, les femmes aussi. Aujourd'hui, elles font dix ans de moins que leur âge. On peut donc dire que j'ai le même âge que l'homme avec qui je vis ! Jean-Noël, mon compagnon, a 48 ans. C'est parfait, dix ans de moins ! Vous pouvez l'écrire pour vos lectrices.
Gilles estime que Lisa est « entourée de silence. Jamais vu une femme avec autant de silence autour d'elle. Un mystère vivant protégé de murailles invisibles mais palpables. Lointaine, inaccessible ». Vous êtes un peu cette énigme silencieuse, non ?
Oui. Je sais que je suis entourée de silence. Cela m'a empêché une certaine forme de communication spontanée avec les gens. Mais je ne faisais pas cela pour être intéressante, pour faire ma mystérieuse, pas du tout. Je ne pouvais pas faire autrement. Depuis « Swimming Pool », le film de François Ozon, une porte s'est ouverte. Et, avec cette pièce, je continue à rompre le silence. Ce qui ne veut pas dire que vous allez en connaître plus sur moi, mais je vais m'engager différemment.
* « Petits Crimes conjugaux ». Théâtre Edouard-Vil, 10, place Edouard-Vil, Paris-9". Tél. : 01 47 42 59 92. Jusqu'au 4 janvier 2004.
CHARLOTTE PAR RAMPLING
Sensuelle et gourmande ?
« J'aimerais donner plus de place à ça, (Rires.) Peut-être vais-je y arriver dans la seconde partie de ma vie. Je me refuse plein de choses. Au sujet de la sensualité, et même de la sexualité, j'aimerais pouvoir me donner plus de plaisir. Pour être moins cruelle avec moi-même, pour me libérer dans ce sens-là. Je pense justement que cette pièce va m'apporter beaucoup sur le plan physique. Il faut une discipline. En même temps, pour être bien dans ce travail, il faut penser à soi, à son corps, à son régime, mais d'une manière très organique, pas rigide. Etre le plus fluide possible sur scène et donner le plus aux gens qui viennent chaque soir. »
Croyante ?
« Oui. Pas d'une manière traditionnelle, mais j'ai la foi... dans la vie. Je crois au monde. C'est une forme de sauvegarde. Je crois en la foi. »
Superstitieuse ?
« Non, mais j'observe les coïncidences. »
Fan d'astro ?
« Mon astrologue dit que cette année est bonne pour les Verseau. Je suis Verseau ascendant Verseau, vous imaginez ? »
Curieuse ?
« Je suis curieuse mais pas jusqu'à l'intrusion. Je crois que je n'aurais pas fait une bonne journaliste. »
Coquette ?
« Je ne me reconnais pas dans la coquetterie excessive. Si je mets trop de maquillage, si je suis trop coiffée, si je porte des vêtements trop voyants, je ne sais plus qui est cette femme. Dans le travail, j'aime le côté ludique des séances photos parce qu'il s'agit d'inventer un personnage. Je le fais avec de grands photographes Mais au quotidien, non... Il y a une sorte d'harmonie avec le vieillissement naturel. Pour moi, l'harmonie est essentielle. Je veux me reconnaître tout le temps. Je ne voudrais pas sortir d'une opération esthétique et voir un visage inconnu ! »