Rencontre avec Charlotte Rampling
"Swimming Pool"
(Repérages nr 39, Mai 2003)
Propos recueillus par Sébastien Ors
François Ozon doit à Charlotte Rampling ses plus belles réussites, et Charlotte Rampling doit à François Ozon son définitif come-back. On comprend mieux pourquoi l'actrice parle d'osmose en évoquant son travail avec le réalisateur...
Qu'est-ce qui vous a séduit dans le projet Swimming Pool?
François Ozon me l'a présenté un peu comme il m'avait présenté Sous le sable. Il m'a contactée en me disant qu'il voulait me parler d'un projet. Nous sommes allé dîner, et nous avons discuté. Evidemment, pour Sous le sable, je ne le connaissais pas encore, ce qui fait tout de même une grande différence !
La première fois que nous avons évoqué Swimming Pool, le projet n'était pas abouti du tout. François avait quelques idées, il voulait que je sois un écrivain qui aille dans une maison isolée quelque part en France, qu'il y ait la venue d'une jeune femme, la fille de l'éditeur, et que la relation entre l'écrivain et l'éditeur soit un peu confuse. Et puis, parmi quelques autres détails, il y avait une piscine... Je lui ai dit que j'étais d'accord, et c'est seulement à partir de ce moment-là qu'il s'est mis à l'écriture du scénario.
Des écrivains réels ont-ils inspirée pour interpréter Sarah Morton, votre personnage ?
Oui, j'ai lu différents articles, en particulier sur Ruth Rendell, PD James et Patricia Highsmith, que j'ai toujours beaucoup appréciée. J'ai trouvé de nombreuses similitudes entre ces trois personnages, qui se rejoignent dans un univers très typique des "crime writers". Ce sont des femmes vraiment particulières.
En quoi sont-elles si particulières ?
D'abord, ce qu'elles écrivent est tout de même assez particulier. Et puis ce ne sont pas des femmes très tendres, au contraire. En tout cas, elles prennent souvent des positions très tranchées. Elles cherchent aussi avec beaucoup d'obstination une certaine solitude, mais ce doit être le cas de tous les écrivains. Ce qui est vraiment étonnant chez ces trois femmes, c'est ce qu'elles inventent et imaginent, des histoires souvent très sanglantes.
Ces femmes vous ressemblent-elles ?
Oui, beaucoup plus que je le croyais, (rires) Ma nature profonde me rapproche d'elles. Si j'avais le don d'écrire des histoires, je crois que je pourrais être l'une d'elles.
Comment définiriez-vous les rapports entre votre personnage et Julie, qu'interprète Ludivine Sagnier ?
Au début, il s'agit d'un rejet du fait de l'irruption de Julie dans un monde de calme et de silence, où Sarah commençait à se sentir mieux. Puis, au fur et à mesure que le temps passe, cette intrusion finit par l'inspirer.
Dans quelles mesures cette situation est-elle réciproque ? Julie inspire Sarah, lui apporte une histoire, mais quels sentiments Sarah inspire-t-elle à Julie ?
Lorsque Julie arrive dans la maison, elle est dans un état de rébellion, un certain romantisme. Cela se perçoit par quelques détails, par exemple dans sa façon de s'habiller sans tenir compte du regard que Sarah ou les autres peuvent porter sur elle. Du point de vue de Julie, le rapprochement s'effectue à travers une sorte de relation maternelle. Le rapport à la mère a été très difficile pour cette jeune fille, le lien qui les unissait était sans doute très fragile et beaucoup de choses entre Julie et Sarah se passent dans ce sens. Le mot "maternel" n'est, bien entendu, pas à considérer ici dans son aspect matériel, car il ne s'agit pas d'une réalité. Mais je pense que, grâce peut-être à tout ce qui se produit dans le film, Julie aura finalement, plus tard, une belle vie.
Votre personnage écrit un livre. Avez-vous effectivement rédigé quelque chose ?
Un peu, oui, mais j'ai surtout réalisé que je n'étais pas très douée dans ce domaine. En fait ce n'était pas nécessaire pour le rôle. Je n'ai pas besoin d'appui réaliste.
On a parfois l'habitude d'opposer une façon de penser française très cartésienne et un esprit anglo-saxon plus ouvert sur l'imaginaire. L'identité anglaise de votre personnage est-elle en cela importante ?
Certainement, d'ailleurs le film a été construit autour de ça. Je suis anglaise, et c'est bien sur cette base que François voulait travailler.
C'est le second film que vous tournez avec François Ozon. Avez-vous remarqué une méthode qui lui est propre ? Une façon de fonctionner particulière avec laquelle vous vous sentez en affinité ?
Dans le cas de Swimming Pool comme de Sous le sable, nous avons beaucoup travaillé en amont. En fait il ne s'agissait pas à proprement parler de travail, mais plutôt d'approfondissement, de perfectionnement d'idées. De rêverie, aussi. Puis François écrivait. Très vite, parce qu'il fait tout très vite.
Ensuite il revenait me voir, on lisait, on discutait ensemble, et ainsi de suite. Il n'est pas quelqu'un qui veut analyser ou expliquer les choses, ce qui me convient tout à fait parce que je n'ai pas besoin d'analyser les situations. Si je sens une situation, cela veut dire que je la comprends, et cela me suffit. De ce point de vue, nous sommes très proches, et le travail jusqu'au tournage se déroule comme cela, de façon légère. François est tout sauf lourd, donc il ne va pas forcément expliquer ce qu'il veut. Il s'agit alors de capter ses intentions.
On peut donc dire que vous avez en quelque sorte collaboré au scénario...
Collaboré n'est pas le mot. J'ai apporté des idées, des intentions, on en parlait mais c'est tout. A plusieurs reprises, j'ai éprouvé une sorte d'osmose avec François. Il me suffisait parfois de penser à quelque chose, par exemple que je n'aimais pas trop ce qu'il avait écrit dans telle ou telle scène, pour que cela suffise, que les choses se décantent.
Votre carrière est riche de rencontres avec des metteurs en scène de talent et de renom. Y a-t-il encore aujourd'hui des cinéastes que vous n'avez pas rencontrés avec lesquels vous aimeriez travailler ?
Oui, bien sûr, ils sont nombreux. Pour le moment je vais tourner avec le réalisateur italien Gianni Amelio (dans un film intitulé Le Chiavi di casa, ndlr), puis je ferai du théâtre. C'est un nouveau défi pour moi, car l'idée de m'exposer sur scène ne m'avait jamais séduite jusqu'à aujourd'hui. Il se trouve qu'une pièce me convient, et que mon emploi du temps le permet. Je sens que c'est le moment.