Questions de femmes
(Laurent Fialaix)
(Click on the images to get a full-screen version)
Après son succès dans "Sous le sable", de François Ozon, et sa récente nomination aux Césars, Charlotte Rampling crée la surprise en sortant un disque écrit et composé par Michel Rivgauche et Jean-Pierre Stora qui travaillèrent avec les plus grands noms de la chanson. "Comme une femme" est un album... de femme pour les femmes! Un disque que son interprète nous présente. Elle évoque aussi ses doutes, ses plaisirs, et son besoin d'amour.
CHARLOTTE RAMPLING
Le succès panse les doubtes et les blessures
Voyez-vous ce disque comme une parenthèse?
C'est une sorte de branche de mon arbre. Car ce que je fais sur ce disque, ce n'est pas vraiment chanter. Je crée des ambiances visuelles avec ma voix et avec la musique. En fait, c'est une femme qui parle à d'autres femmes. Mais les hommes peuvent écouter... D'ailleurs, j'espère bien qu'ils le feront! (rires) Ce sont des clins d'oeil, des petites histoires avec toujours beaucoup d'humour, de tristesse ou de tendresse.
Comment est né ce projet?
Le compositeur Jean-Pierre Stora est venu me voir en 1997 pour me dire qu'il cherchait une actrice, afin d'interpréter les chansons qu'il écrivait avec Michel Rivgauche.Je n'étais pas
du tout intéressée, mais il n'a pas arrêté de m'appeler et de me proposer différents titres. Je ne voulais toujours pas, je n'avais pas assez confiance en moi: Puis, à force de le voir insister, j'ai décidé d'essayer.J'ai commencé à travailler avec un pianiste, un homme formidable qui a su calmer mes angoisses. Cela a duré très longtemps, jusqu'à ce que j'ai un contrôle suffisant de ma voix parlée et chantée pour enregistrer des chansons en studio. Juste en piano-voix. Ensuite, nous les avons fait écouter à des maisons de disques, et la machine a été lancée.
Pourquoi avoir commencé par refuser?
Je ne suis pas une chanteuse, et je respecte trop les chanteurs pour penser qu'il suffisait de le vouloir pour faire du bon travail.Je ne l'avais jamais fait, je ne savais pas si j'en étais capable et si j'allais aimer ça.J'étais un peu comme un animal sauvage, mais les deux ne voulaient pas me lâcher! (rires) Ils revenaient à moi sans arrêt.Je les en remercie d'ailleurs...Tout de même, les doutes ont duré plus de quatre ans...
Justement, Stora et Rivgauche confient que ce sont ces doutes-là, ceux que vous exprimiez, qui les ont le plus touchés. De quoi doutez-vous aujourd'hui?
J'ai douté autour de tout ce travail. Et jusqu'à en hurler! Je douterai toujours de toute façon... Cela ne s'arrêtera jamais. Heureusement! Les doutes et le trac, ce sont des moteurs et,
sans eux, on ne ferait plus rien. Nous, les artistes; tout ce que l'on fait, on ne le fait pas pour la gloire. Sans quoi, au moindre échec, on serait lessivé. On le fait parce qu'on est obligé de le
faire, parce que c'est dans nos tripes. Le besoin de faire une performance est le plus fort, alors on fonce.
Le succès, la reconnaissance que vous vivez actuellement ne les atténuent donc pas, ces doutes?
Ça aide, bien sûr. Le succès est un très joli pansement. Heureusement que cela arrive de temps en temps! Car, ça n'arrive pas très souvent... Certes, je suis dans une très belle période, mais peut-être que les gens n'aimeront pas ce disque... De toute façon, ce que je fais me plaît. Et, au moins, je l'aurai fait!
Comme dans votre chanson On aime se sentir aimé, auriez-vous peur de ne pas ou de ne plus être aimée?
Oui...
Dans la vie aussi?
Oui.Tout le monde est comme ça, non? Artiste ou pas, tout le monde a cette peur. Si un artiste vous dit le contraire, c'est du bluff. Car l'on a une forme de sensibilité qui fait que nous portons tous cela en nous.Tout le temps!
Il y a deux ans, vous nous confiiez que dans chacun de vos rôles au cinéma vous mettiez finalement très peu de vous. S'implique-t-on aussi peu dans la chanson?
On ne peut pas ne pas mettre beaucoup de SOl dans l'interprétation d'une chanson. Si on veut vraiment mettre de l'émotion, on y met forcément le paquet! Qu'on parle d'amour, de désespoir ou de mort, on ne peut pas doser notre émotion...
Ces textes sont-ils autobiographiques?
Oui, je le pense. Ils me ressemblent beaucoup...
Quelle chanson vous semble la plus proche de vous?
Je ne sais pas, je n'y ai pas pensé... (un long silence) Je dirai On aime se sentir aimé; justement. C'est une histoire d'amour près du coeur de chacun...
Aimée, vous l'êtes beaucoup. Comment expliquez-vous votre c'ote d' amour? Pourquoi vous aime-t-on autant, d'après vous?
(un long silence) Je ne sais pas... En tout cas, je sens cet amour, je me sens vraiment aimée. Les gens me le montrent tous les jours.
Ça rassure?
Non, ce n'est pas que ça rassure. C'est simplement la plus belle chose qu'un être humain puisse sentir. Je sais que les gens aiment ce qu'ils voient de moi. Or, je pense que ce que vous voyez de moi, vous l'avez: Quand vous m'avez en face de vous, vous me percevez telle que je suis vraiment. Je ne triche pas, je suis comme je suis. Il y a plein de gens qui ne m'aiment pas, parce qu'ils me trouvent trop froide ou trop distante notamment, mais je ne triche pas! Si je n'ai pas envie de sortir à la rencontre des autres, par exemple, je ne sors pas. J' ai pris ça de mon père. Il faisait ce qu'il voulait. Et nous, on s'arrangeait avec son besoin de liberté et d'indépendance.
Lorsqu' on est maman, ce besoin d'indépendance ne se tarit donc pas?
Je parlais de mon père parce que, lui, c'était vraiment trop: Je m'en suis rendu compte, alors j'ai pu le modérer tout en gardant ce côté rebelle.J'ai un esprit libre, mais mes enfants m'ont heureusement apporté une certaine stabilité.
Ce succès qui vous arrive intervient après une longue dépression. N'est-ce pas finalement la meilleure des thérapies?
Sûrement, oui. Sûrement! Les deux vont sans doute ensemble. Quand vous aI lez très mal, le monde des ombres, comme j'appelle cela, l'ombre dans laquelle vous êtes, vous plonge dans une position d'attente. Rien n'arrive. Votre esprit est collé dans ces ombres. C'est une sorte de néant... Mais ce n'est pas forcément négatif, cette période. C'est embêtant, c'est sûr! Pour autant, quand vous arrivez à vous en sortir, elle crée des choses extraordinaires.Tout est dans la tête!
Comment s'en sort-on? Du jour au lendemain?
Je ne sais pas...Tout le monde peut être dans cette dépression un jour, en tout cas. On ne peut pas y échapper. Mais comment s'en sort-on, je ne sais pas. À une période, on sent vraiment que les choses bougent...
Aujourd'hui, avec trois ans de recul, comment voyez-vous cette étape-là de votre vie?
Je ne l'analyse pas plus que cela. Ce n'était pas si terrible... En tout cas, cela aurait pu être pire.J'aurais pu avoir un cancer, j' aurais pu perdre des proches... On a tous nos chemins de croix!
Revenons à l'album... Vous n'y êtes pas toujours tendre avec les hommes. Dans Les Secrets d'un coeur, vous dénoncez «les beaux discours, les jolis coeurs et les truqueurs»...
Oh, la!... Les truqueurs, oui!... (rires) Les choses qui nous arrivent, selon les moments de notre vie, peuvent être mises sous une lumière qui peut être très différente.Tomber amoureuse, par exemple, ne veut pas nécessairement dire aimer. Quand on tombe amoureuse, on est dans un tel état d'euphorie qu'on y croit forcément. Après, lorsque la passion diminue, on ouvre les yeux et peut-être qu'on ne l'est pas vraiment... Un homme pour une femme, dans une vie, c'est rare! On en a peut-être deux... Le reste, c'est du flirt ou ce genre de petites choses... Mais une vraie histoire d'amour, oui c'est très rare! Peut-être ai-je une notion un peu romantique de la chose... Cela dit, si on la veut vraiment, on fait des efforts, on ne critique pas trop, et surtout on n'idéa-lise pas trop l'autre. De toute façon, je suis bien certaine que ça n'arrive pas souvent! On peut avoir une sorte de grand amour idéalisé, mais le vrai, celui de tous les jours, le compagnon qui vous suit et qui vous aime, celui pour qui vous cuisinez, que vous soignez quand il est malade, alors ça non, ça n'arrive vraiment pas souvent! Mais ça arrive!
L'amour de toute une vie, vous y croyez encore?
Ça existe bien sûr ! Pas pour moi, mais ça existe!
Accordez-vous une importance particulière à votre image?
Non, j'en suis plutôt détachée. Assez détachée, en tout cas, pour ne pas avoir envie de répondre à ce genre de questions. Parce que je ne veux pas me pencher trop dessus!
Serait-ce à cause du temps qui passe?
Le temps qui passe, évidemment, c'est bizarre! Le visage change, mais tout, à l'intérieur de nous, ne change pas. Alors, si l'on ne se regarde pas, on n'a pas changé et tout va bien... M ieux vaut ne pas trop se contempler.Je ne m'attarde pas, je passe à autre chose très vite. Parce qu'il n'y a rien à faire: tu peux te tirer la peau ou faire ce que tu veux: tu auras l'âge que tu as: Si tu oublies ça (et tu le peux, car c'est une question de mental!), tu vis bien...
Des projets?
Je suis en train de tourner avec le dessinateur de bandes dessinées Enki Bilal qui prépare un grand film en 3 D. Et puis le film de Michel Blanc, dans lequel je fais une petite apparition, doit bientôt sortir.
On a l' impression que vous n' arrêtez pas de travailler depuis deux ans?
Ce sont les hasards des sorties de films, mais la réalité est beaucoup plus tranquille.Je fais deux films par an, c'est tout! Je préfère me préserver, non de l'ennui, mais de la répétition. Dans la vie, on avance lorsqu'on fait quelque chose de nouveau. En tant qu'être humain, on est en perpétuel mouvement, alors se répéter ne sert à rien...
Après quoi court Charlotte Rampling aujourd'hui?
Je ne sais pas.Je ne peux pas vous dire.Je laisse venir les choses. Me sentir bien, rien de plus...
(Click on the images to get a full-screen version)